Science et Foi : du conflit au dialogue

L’enseignement de l’Eglise sur certains aspects moraux de la recherche scientifique suscite parfois des incompréhensions ou des critiques. Joseph Grifone, mathématicien et Professeur émérite à l’Université de Toulouse III, apporte ici quelques éclaircissements sur un débat qui a une longue histoire.

Etude

Quelles sont les racines de l’opposition entre la foi et la science ?

Il s’agit moins d’une opposition de principe que d’un débat qui a pris une forme conflictuelle au XIXe siècle, bien après la naissance de la science moderne. Les grands savants qui sont à l’origine de la révolution scientifique du XVIIe siècle, Galilée, Newton, Kepler, pour ne citer que les plus célèbres, étaient profondément croyants. Puis la situation a changé. Jusqu'à la fin du XIXe, il était relativement courant de présenter le processus du développement de la science moderne comme un affrontement entre la vision religieuse et la vision scientifique du monde. On se souvient de l’ironie de Voltaire vis-à-vis de la piété d’Euler, le plus grand savant de son époque, ou des commentaires méprisants portés sur Lambert, ce génial mathématicien, physicien et astronome, parce qu’il assistait aux offices de la communauté réformée de Berlin. Bien que les scientifiques menant ce combat – Moleschott, Huxley, Spencer, Littré, etc. – ne fussent pas de la même envergure que les éminents savants de l’époque qui prenaient la défense de la foi chrétienne – Ampère, Maxwell, Faraday, Kelvin ou Cauchy …, leur critique laissa des traces encore aujourd’hui présentes dans les formes primaires de polémique vis-à-vis de la croyance religieuse. 

A quoi cela est-il dû, à votre avis ?

Il s’agit d’un problème culturel. Le XVIIIe et le XIXe siècles sont marqués par le rationalisme des Lumières, puis par le Positivisme, pour lesquels la connaissance religieuse doit être remplacée par le savoir «scientifique», seul vrai facteur de liberté et de progrès. Disons que les succès de la science avaient quelque peu grisé des esprits cultivés, mais pas les meilleurs savants. Les mentalités ont encore évolué depuis : elles sont désormais marquées par le « subjectivisme » contemporain.

C’est-à-dire ?

Au XXe siècle, on considère communément que la religion appartient au domaine du «privé», subjectif, alors que la science a une validité objective universelle et «publique». En général on considère que le domaine de la science et celui de la religion sont complètement étanches, et aucun contact, aucun dialogue n’est possible. L’agressivité vis-à-vis de la religion est laissée à des cénacles «rationalistes», ou à des blogs plus ou moins qualifiés. Elle est parfois le fruit des polémiques suscitées par les problèmes éthiques de société, mais rarement l’objet d’un véritable débat entre savants et scientifiques de renom.  

Est-il important de définir les frontières entre science et religion ?

C’est certain. Prétendre, par exemple que la théorie du Big-Bang démontrerait la Création de l’Univers et donc l’existence de Dieu, c’est n’avoir compris ni la théorie du Big-Bang, ni la notion de Création. Les mêmes types de problèmes se rencontrent dans les milieux chrétiens fondamentalistes qui rejettent d’une manière superficielle toute théorie de l’évolution, ou, à l’inverse, chez ceux qui prétendent, tout aussi superficiellement, que l’évolutionnisme évacuerait l’idée de Dieu, contredirait la Sainte Écriture, etc. On a même entendu critiquer la théorie de la Relativité, parce qu’elle cautionnerait le relativisme (sic !).

Cependant la science et la foi ne peuvent s’ignorer mutuellement, et, depuis les dernières décennies du XXe siècle, on a pris davantage conscience de cela.

C’est-à-dire qu’un dialogue entre la science et la foi est nécessaire ?

Certainement. Il est clair que la religion sans la science peut demeurer enfermée en elle-même et finir par être incapable de comprendre pleinement la réalité. Au XVIIe siècle, la science qui venait de naître, fondée sur le calcul mathématique et sur l’expérience, ne correspondait pas à l’image classique des recherches déductives et démonstratives. Finalement certaines autorités religieuses se révélèrent incapables de comprendre la valeur de la nouvelle approche de la nature que Galilée proposait. Les conséquences de ce manque d’ouverture se font encore sentir aujourd’hui.

Inversement, la science qui se ferme à l’horizon de la religion est incapable de comprendre le sens de ce qu’elle cherche. Einstein disait en 1940 que « la science sans la religion est boiteuse et la religion sans la science est aveugle ». Il exprimait par là le sentiment qui semble bien se faire jour dans le monde scientifique d'aujourd'hui : la science peut purifier la religion de ses possibles erreurs et inversement la religion peut libérer la science des nouvelles idolâtries et des faux Absolus. 

Pourriez-vous décrire la crise actuelle ?

Les raisons de cette crise sont d’abord d’ordre culturel. D’une part, les progrès mêmes de la science, ont mis en évidence le caractère limité du savoir scientifique. D’autre part, on prend aujourd'hui conscience, avec une inquiétude bien éloignée de l’optimisme du XIXe siècle, du fait que la science et la technologie peuvent se développer sans tenir compte des exigences de la vérité profonde du réel. Il suffit de penser à la menace nucléaire, au danger des dérives eugéniques résultant de la maîtrise acquise par les manipulations génétiques, ou encore aux problèmes posés aux libertés individuelles par le développement de l’informatique. L’homme contemporain se sent de plus en plus faible pour porter sur ses épaules le poids du vertigineux progrès de la science qu’il a lui-même engendré.

Le danger, comme plusieurs penseurs l’ont souligné, est de passer de la confiance illimitée en la raison, à la tentation de renoncer à donner un fondement rationnel aux choix scientifiques, pour se livrer au mythe d’un progrès aveugle et au mirage d’un hédonisme éphémère.

Prochainement : "Les limites du savoir scientifique", suite de cet article.