La fable des arbres

Nouvel article de la série "Les arbres de la Bible". Nous découvrons une parabole, reprise plus tard par les fables, sur le pouvoir humain : une façon de servir ou de s'imposer ?

Les arbres de la Bible


La Sainte Écriture mentionne toutes sortes d’arbres, pratiquement tous ceux qui poussent dans le Bassin méditerranéen : le figuier, l’olivier, le chêne, le peuplier le grenadier, le térébinthe, le palmier, l’amandier, le cyprès, le cèdre, le pistachier… Chacun a son histoire. Cependant, une parabole de l’Ancien Testament en réunit plusieurs ensemble. Elle figure au livre des Juges [1].

C’est l’un des livres historiques de la Bible. Il narre les heurs et malheurs du Peuple élu, une fois installé en Terre promise, bien souvent de façon précaire en raison de ses infidélités à Dieu. Dans sa miséricorde, celui-ci lui envoie, de temps à autre, ici ou là, un Juge, à la fois chef politique et religieux, pour le tirer de ses mauvais pas. Les plus connus sont Samson, Débora, et aussi Gédéon dont la mort est l’occasion d’énoncer la Parabole.

Son décès est à l’origine d’un conflit qui couva un temps pour éclater plus tard[2], lors de la prévarication des fils du prophète Samuel, le dernier des Juges. Le peuple, alors, réclamera un roi, comme chez les autres nations. Ce faisant, il oubliera qu’il n’est pas un peuple comme les autres. Il se profanera en suivant leur exemple et en rejetant Yahvé, son véritable souverain qui le guide depuis la libération de l’esclavage d’Égypte et suscite en leur temps les chefs que les circonstances exigent. Dieu cédera à sa supplique mais l’avertira solennellement par son « voyant » du droit du roi qui régnerait sur eux : il prendra vos fils et les affectera à sa charrerie…, il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliveraies… sur vos cultures, il prélèvera la dîme… Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes, de vos bœufs et de vos ânes, il les fera travailler pour lui…, et vous-mêmes vous deviendrez ses esclaves [3].

être chrétien c’est s’efforcer joyeusement, avec esprit de sacrifice, de rendre aisé et plus aimable à autrui le chemin de la vie.

La Parabole émane sans doute des cercles prophétiques, hostiles au régime monarchique. Elle se réfère aux turpitudes d’un des fils de Gédéon, Abimélek qui, pour conquérir le pouvoir, n’hésita pas à faire massacrer ses soixante-dix frères sur une même pierre[4]. Elle affiche un réel mépris pour la monarchie, inutile et dangereuse. Elle constitue l’un des premiers exemples de poésie gnomique en Israël [5] : un jour, les arbres décident de choisir un roi.

Ils disent à l’olivier : - Sois notre roi ! – Sûrement pas ! Tout le monde aime mes olives et mon huile. Vais-je les laisser pour m’agiter au-dessus des autres arbres ? Non.

Puis ils demandent au figuier : - Viens donc, toi. Sois notre roi ! – Sûrement pas ! Est-ce que je vais laisser mes belles figues et mes fruits sucrés pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ? Non.

Les arbres disent à la vigne : - Toi, sois notre reine ! – Sûrement pas ! Mes raisins et mon vin réjouissent les dieux et les hommes. Faudra-t-il que j’y renonce pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? Non.

Alors, les arbres présentent leur requête au buisson d’épines. Il leur répond : - Si vraiment vous voulez m’oindre pour régner sur vous, venez vous mettre sous mon ombre. Sinon, un feu sortira du buisson d’épines et vous brûlera tous !

Ésope et La Fontaine ont imaginé une fable analogue – Les grenouilles qui demandent un roi –. Ils en ont tiré une leçon morale semblable : la gouverne du peuple ne peut relever du caprice ; l’agencement d’un avenir heureux se nourrit de réflexion et de prudence. Mais ici, la parabole doit être comprise dans son contexte religieux : le seul souverain légitime d’Israël est le Seigneur ; à défaut, celui qui possède son esprit et qu’il a oint. Lorsque quelqu’un, comme Abimélek, mû par un désir ravageur de domination, ourdit des complots pour prendre le pouvoir, il n’apporte ni le salut ni la paix. N’œuvrant que pour lui-même, il ne peut engendrer que la destruction, le feu et la mort.

« Où l’homme voit finir son pouvoir, Dieu commence ». Cet aphorisme[6] exprime un changement radical de perspective : être chrétien, en effet, c’est agir sans se focaliser sur des objectifs de prestige et d’ambition, c’est apporter « un service continuel, rendu de manière très différente selon les conditions de chacun, mais toujours par amour de Dieu et du prochain »[7], c’est s’efforcer joyeusement, avec esprit de sacrifice, de rendre aisé et plus aimable à autrui le chemin de la vie.

Bertrand Cauvin, expert forestier

Abbé Patrick Pégourier



[1] 9, 7-15.

[2] Cf. 1 Sam 8. Dans la liste des Juges de la Bible, Gédéon figure bien avant Samuel. Il défait avec brio les pillards Madianites. Populaire, on lui offre le pouvoir sur Sichem et quelques clans (8, 22). Il en refuse le titre : Ce n’est pas moi qui règnerai sur vous (…) car c’est Yahvé qui doit être votre souverain (8, 23). Néanmoins, il en accepte l’exercice, et ses fils après lui (9, 2). De nos jours, on voit dans cet âge des Juges davantage une construction théologique qu’une réalité historique : le refus de Gédéon de régner proviendrait d'une époque plus tardive, qui considère la royauté en Israël comme une infidélité à Dieu.

[3] 1 Sam 8, 11-17.

[4] Jg 9, 5.

[5] Jg 9, 7-15. La poésie gnomique consiste à mettre en vers des sentences, maximes ou préceptes moraux, dans le but de faciliter leur mémorisation. Leurs énoncés sont valables pour toutes les époques et revêtent un caractère universel. L’attrait esthétique que suscite leur style élégant et naturel contribue à leur propagation.

[6] Théodore de Banville, Les Cariatides.

[7] Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 98.